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Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève par Maurice-Quentin de La Tour- 1759- 1764- Musée Jean-Jacques Rousseau- Montmorency

Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève par Maurice-Quentin de La Tour

Portrait de Jean-Jacques Rousseau par Maurice-Quentin de La Tour, offert en 1764, Musée Jean-Jacques Rousseau de Montmorency

« Il ne me quittera point, Monsieur, cet admirable portrait qui me rend en quelque façon l’original respectable : il sera sous mes yeux chaque jour de ma vie : il parlera sans cesse à mon cœur : il sera transmis après moi dans ma famille, et ce qui me flatte le plus dans cette idée est qu’on s’y souviendra toujours de notre amitié. » Lettre de Jean-Jacques Rousseau à Maurice-Quentin de La Tour du 14 octobre 1764.

Nous connaissons au moins trois portraits de Jean-Jacques Rousseau réalisés par Maurice-Quentin de La Tour :

- le portrait présenté au Salon de peinture de 1753, cliquez ici

- la réplique envoyée en 1764, lors de l’exil du philosophe à Môtiers, conservée au Musée Jean-Jacques Rousseau de Montmorency, cliquez ici

- l’exemplaire commandé vers 1763 par François Coindet, ami suisse de Rousseau, légué par son neveu Jean-François Coindet au Musée d’art et d’histoire de Genève, cliquez ici

 

Le portrait offert en 1759

Jean-Jacques Rousseau et Maurice-Quentin de La Tour se rencontrent probablement vers 1750, au Salon de M. de la Poplinière, grand amateur de musique. Leurs liens vont se renforcer lors de la représentation du Devin du Village, devant le roi Louis XV, à Fontainebleau en 1752. En effet, mademoiselle Fel, maîtresse du peintre, tenait le rôle principal de l’opéra composé par le philosophe. Une certaine confiance s’installe entre les deux hommes, le pastelliste réalise le portrait du Genevois alors couronné de succès par son Discours sur les Sciences et les arts, premier prix de l’Académie de Dijon en 1751.

Le tableau est présenté au Salon de peinture et de sculpture de 1753, parmi 17 autres portraits de La Tour. Au coté de l’effigie de M. Dalembert, de l’Académie royale des sciences, de la Société royale de Londres et de celle de Berlin, le titre du portrait de Rousseau résonne comme la signature du philosophe : Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève. Sous le portrait, Marmontel avait écrit : « A ces traits par le zèle et l’amitié tracés, Sages, arrêtez-vous ; gens du monde, passez. »

Le portrait est diversement apprécié par les critiques, soit en raison du style de l’artiste, soit en raison de l’image qui est diffusée, celle d’un homme de salons du 18e siècle :

« Nos descendants voudront voir les traits de ce bel esprit philosophe qui fit des comédies et écrivit contre les Lettres, qui composa des vers galants et une musique tendre, après avoir prêché une morale austère […] »[1]

« J’y cherche le censeur des Lettres, le Caton et le Brutus de notre âge ; je m’attendais à voir Epictète en habit négligé, en perruque ébouriffée, effrayant, par son air sévère, les littérateurs, les grands et les gens du monde ; je n’y vois que l’auteur du Devin du Village, bien habillé, bien peigné, bien poudré, et ridiculement assis sur une chaise de paille […] »[2]

La Tour souhaite offrir le portrait à son ami qui refuse. L’œuvre reste dans l’atelier du pastelliste à Paris tandis que le philosophe quitte la capitale pour Montmorency, où il s’installe à l’Ermitage, à l’invitation de Mme d’Epinay. Celle-ci offre son portrait à Rousseau et souhaite recevoir le sien en échange, le Genevois demande alors l’envoi de son portrait à La Tour.

« Quelques temps après mon retour à Mont-Louis, La Tour, le peintre, vint m’y voir, et m’apporta mon portrait en pastel qu’il avait exposé au Salon il y avait quelques années. Il avait voulu me donner ce portrait mais je n’avais pas accepté. Mais Mme d’Epinay qui m’avait demandé le sien et qui voulait avoir celui-là avait engagé à le lui redemander. Il avait pris du temps pour le retoucher. » [3]

Maurice-Quentin de La Tour apporte à Montmorency le portrait en 1759, trop tard pour que Mme d’Epinay le reçoive : Rousseau, déjà fâché avec son hôtesse, n’habite plus l’Ermitage mais le Mont-Louis, situé à quelques kilomètres de son ancienne habitation. Sur place, le pastelliste réalise une réplique du portrait qu’il conserve dans son atelier.

Rousseau n’expose pas son portait chez lui, mais dans la chambre qu’il occupait au petit château du maréchal de Luxembourg pendant les travaux du Mont-Louis et qu’il a toujours à sa disposition. C’est là que le maréchal l’admire, Rousseau l’offre alors à son hôte tandis qu’il reçoit le portrait du maréchal et de son épouse peint sur une bonbonnière.

« Dans cet intervalle vint ma rupture avec Mme d’Epinay, je lui rendis son portrait, et n’étant plus question de lui donner le mien, je le mis dans ma chambre au petit château. M. de Luxembourg l’y vit et le trouva bien ; je le lui offris, il accepta, je le lui envoyai. »[4]

Le portrait est toujours en possession des Luxembourg lors du départ précipité de Rousseau suite à la condamnation de l’Emile ou de l’Education.

 

Le portrait offert en 1764

Rousseau quitte Montmorency pour la Suisse où une autre de ses œuvres, le Contrat Social, est condamnée. Il se réfugie chez Mme Boy de La  Tour à Môtiers, dans le Jura suisse. En 1763, connaissant les épreuves de son ami et sachant qu’il ne possède plus le portrait offert en 1759, Maurice-Quentin de La Tour propose à Rousseau de lui envoyer un second portrait. Celui-ci aurait été retouché à Montmorency lors du séjour du peintre au Montmorency-Louis en 1759.

Dans un premier temps, Rousseau refuse :

« Pour revenir à M. de la Tour, je puis d’autant moins accepter sans indiscrétion le présent de mon portrait qu’il a retouché à Montmorency, qu’il m’en a déjà donné une copie faite par lui même, et si magnifiquement qu’il y a joint à ses frais le cadre et la glace, sans que j’ai jusqu’ici fait mon devoir, du moins quant au remboursement. Ce portrait est dans le cabinet de M. le maréchal de Luxembourg qui a bien voulu l’honorer de cette place après m’avoir comme vous savez fait présent du sien. Après cela, jugez vous-même s’il est possible que j’en accepte encore un ; ce n’est pas que je n’eusse un usage convenable et même important à en faire si j’en étais possesseur ; mais comme rien ne peut autoriser une vilénie, et que ce qui fut amitié deviendrait alors vilénie et avidité de ma part, je vous prie de marquer à M. de la Tour toute ma vie et tendre reconnaissance sur cette seconde offre, et de le prier au surplus qu’il n’en soit plus question »[5]

 Devant l’insistance de La Tour et de leur ami commun Lenieps, Rousseau finit par céder :

« Puisque malgré ce que je vous avais marqué ci-devant, mon bon ami, vous avez jugé à propos de recevoir pour moi mon second portrait de M. de La Tour, je ne vous en dédirai pas. L’honneur qu’il m’a fait, l’estime et l’amitié réciproque, la consolation que je reçois de son souvenir dans mes malheurs, ne me laissent pas écouter dans cette occasion une délicatesse qui, vis-à-vis de lui, serait une espèce d’ingratitude. J’accepte  ce second présent […]»[6]

« Oui, Monsieur, j’accepte encore mon second portrait [...] Il ne me quittera point, Monsieur, cet admirable portrait qui me rend en quelque façon l’original respectable : il sera sous mes yeux chaque jour de ma vie : il parlera sans cesse à mon cœur : il sera transmis après moi dans ma famille, et ce qui me flatte le plus dans cette idée est qu’on s’y souviendra toujours de notre amitié. »[7]

Le portrait devient un témoignage d’une amitié profonde entre les deux hommes ; non seulement La Tour offre gracieusement deux fois la même œuvre, alors qu’il est réputé pour le prix élevé qu’il demande pour ses toiles, mais il choisit également de peindre son ami au beau milieu de la tourmente : Rousseau est condamné par le Parlement de Paris, par la Faculté de théologie de Paris et par le Petit Conseil de Genève, dénoncé par Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, décrié par Voltaire et Diderot… Ce n’est plus le mondain parisien du Salon de 1753 mais l’homme en exil que peint La Tour. Le tableau envoyé à Môtiers est un manifeste pictural du soutien au philosophe et à ses idées.

Rousseau est très touché de l’attention de son ami et veille à ce que le portrait arrive à Môtiers dans les meilleures conditions possibles. L’œuvre est livrée en décembre 1764 :

« Mon portrait peint en pastel par M. de La Tour, qui m’en a fait présent, a été remis par lui à M. Lenieps rue de Savoie pour me le faire parvenir. Comme je ne voudrais pas exposer ce bel ouvrage à être gâté dans la route par des rouliers, j’ai pensé que si votre bon papa était encore à paris et qu’il put sans incommodité mettre la caisse sur sa voiture, il voudrait bien peut-être en votre faveur se charger de cet embarras. »[8]

Rousseau promet dans sa lettre à La Tour qu’il ne se séparera jamais de son œuvre. Cependant, après la lapidation de sa maison par les villageois de Môtiers le 6 septembre 1765, Rousseau quitte la demeure de Mme Boy de La Tour et lui laisse le pastel. En 1776, elle le donne à sa fille, Catherine-Madeleine Delessert, future propriétaire avec sa fille Madelon, de l’Herbier et des Huit lettres élémentaires sur la botanique acquis par le Musée Jean-Jacques Rousseau de Montmorency en 2001.

Le pastel reste dans la famille Delessert jusqu’en mai 1911, date de la vente après décès de la petite-fille de Madelon Delessert, la baronne Bartholdi. Le portrait est acheté par un expert et grand collectionneur, Marius Paulme qui le revend en mai 1929 pour la somme de 95 000F.

Parmi les propriétaires du pastel au 20e siècle, on retrouve les Lalive d’Epinay à Vandoeuvres[9] près de Genève, descendants de la famille de la protectrice de Rousseau à l’Ermitage de Montmorency. Cette œuvre est dorénavant au Musée Jean-Jacques Rousseau de Montmorency.

 

A télécharger au format PDF :

 


[1] Jacques Lacombe, Le Salon, 1753.
[2] Diderot, Essai sur la Peinture 1765
[3] Rousseau, Les Confessions, Livre X
[4] Idem.
[5] Lettre de Jean-Jacques Rousseau à Toussaint-Pierre Lenieps, à Môtiers, le 9 janvier 1763
[6] Lettre de Jean-Jacques Rousseau à Toussaint-Pierre Lenieps, le 14 octobre 1764
[7] Lettre de Jean-Jacques Rousseau à Maurice-Quentin de La Tour, le 14 octobre 1764
[8] Lettre de Rousseau à Marie-Anne de Franqueville, 21 octobre 1764
[9]  Selon Bernard Gagnebin dans Album Rousseau, collection La Pléiade 1976

 

 

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